Interview VII : Inferno 2 (La couleur du deuil)


Un an après La jeune fille et la mort, tu nous reviens avec ton nouvel opus issu de la trilogie Inferno. Peux-tu nous expliquer son titre: "La couleur du deuil" ?
La couleur du deuil c'est bien sûr le noir, le noir en référence à l'aspect morbide qui se dégage de chacun de mes albums et de celui-ci en particulier. Le noir aussi comme symbole du secret, du mystère et de l'ombre. J'essaie de rester à l'écart des lumières et de l'air du temps, c'est dans le secret et l'ombre que l'on peut réellement approfondir ses connaissances et son savoir faire. Le secret permet beaucoup de chose, alors je m'impose une certaine discrétion qui me permet d'avoir du recul, de régulièrement faire le point sur les choses et de ne pas foncer droit dans le mur.

Tu as toi même enregistré cet album dans ton propre studio, de quelle manière as-tu gérer un tel travail ?
J'ai géré ça sans trop de difficultés, j'ai enregistré plus d'une dizaine d'albums en studio et j'ai toujours été très attentif au travail des ingénieurs avec qui on bossait. Je voyais parfaitement les différentes étapes à gérer dans l'enregistrement d'un album ; donc en théorie je m'en sentais tout à fait capable... C'est par souci de perfection que j'ai décidé de travailler sur mes albums de A à Z. Ca me permet d'avoir un total contrôle sur chaque étape de mes projets. On n'est jamais mieux servi que par soi même et, une fois de plus, je pense avoir eu raison de prendre les choses en main car je suis pleinement satisfait du résultat final.

A l'écoute de La couleur du deuil on se rend compte que tu as voulu faire un album différent de tous tes précédents projets. Il y a toujours cette poésie particulière, ces textes malsains mais on ressent aussi plus de maturité. Quel a été ton parti pris pour ce second Inferno ?
L'idée essentielle de cet album était de créer un album complexe basé sur des thèmes très précis. La majorité du travail consistait à se documenter afin d'aborder les thèmes en question avec un maximum de précision. Je voulais absolument m'éloigner le plus possible de l'univers habituel du rap pour faire pénétrer l'auditeur dans un autre monde. J'ai voulu faire de l'occultisme le point central de ce projet, alors j'ai dû pousser très loin mes recherches à ce sujet, j'ai d'ailleurs découvert un univers bien plus vaste et inquiétant que ce à quoi je m'attendais.

A l'écoute de certain de tes titres on ressent une passion pour la littérature. Quels sont tes auteurs de références ? Et comptes-tu écrire de nouveaux livres ?
Pour le moment je me consacre entièrement au rap, pour la littérature on verra par la suite... En travaillant sur La couleur du deuil j'ai découvert de grands auteurs que je connaissais peu comme Victor Hugo, Anatole France ou William Blake. Mais je lis toute sorte de livres, par exemple en ce moment je jongle entre Souvenir obscur d'un juif polonais né en France de Pierre Goldman et une biographie de Judas Priest... comme tu peux le voir c'est éclectique.

Dans tes morceaux on perçoit un certain engagement politique, quel est ton point de vue sur le paysage politique français actuel ?
Les gens qui me connaissent personnellement savent à quel point je m'intéresse de prêt à l'Histoire et la politique, ils savent aussi que j'ai des convictions encrées très à gauche... mais je ne suis pas convaincu que cela transparaisse dans ma musique, sauf bien sûr dans des titres comme La Mort d'un Monde ou Funeste Empire. En ce qui concerne le paysage politique français actuel tout ce que je peux dire c'est qu'il ne me convient pas et ne convient à personne. Pourtant rien ne change réellement. L'extrême gauche est quasi-inexistante malgré son implication sur le terrain, la gauche "classique" a totalement accepté le principe et les règles imposés par la grande finance. La droite avance désormais à visage découvert, et ce n'est pas beau à voir, quant à l'extrême droite elle ne m'a jamais semblé aussi dangereuse et démagogique... Mais je ne pense pas que le rap, ou la chanson en général, soit le terrain le plus propice pour s'engager politiquement. Le rythme et les rimes imposent des raccourcis et des simplifications et ces choses là affaiblissent forcement la force du propos... de plus, dans le rap, la remise en cause du système de classe est malheureusement trop rare.

Comme d'habitude, dans cet album, tu nous livre quelques morceaux gores. Depuis peu, de plus en plus de rappeurs adoptent ce style. Comment perçois-tu cette scène souvent regroupée sous le terme « d'horrorcore » ?
C'est un courant à la mode, mais en fin de compte peu de monde y participe réellement, je n'ai jamais défini ma musique comme de l'horrorcore, c'est un terme que je n'ai jamais utilisé et qui ne convient pas à mon univers selon moi. Personnellement je pense que ma musique ne prend pas tellement racine dans le rap, elle est surtout influencée par la scène metal.

Même s'il est essentiellement produit par toi, sur ce nouvel album on découvre deux beatmakers : LXXXV et Sawnbutchers. Peux-tu en dire quelques mots ?
Je connais peu Sawnbutchers mais il m'a fourni des bons beats, et l'un d'eux convenait parfaitement à Erzsèbet. En ce qui concerne LXXXV (qui rap aussi sous le nom de Catástrofe sur L'école de la nuit) je le connais depuis plusieurs années déjà. Il avait produit deux titres sur La jeune fille et la mort. C'est un brésilien, qui s'est lancé dans le rap après avoir découvert mon second album. C'est un passionné avec qui j'ai pas mal de points communs... notamment l'occultisme.

En ce qui concerne la promotion, as-tu prévu un clip et des dates de concert ?
Ouais on essai de boucler une tournée autoproduite, ce n'est pas simple à mettre en place mais ça va me permettre de mieux me faire connaître. On devrait faire une dizaine de dates en France... En ce qui concerne les clips tout ce que je peux dire c'est qu'il y en aura trois.

Le premier clip sera visible à quelle date ?
Le 27 août ...

D'ailleurs pourquoi tes apparitions sur scène sont-elles si rares ? Crois-tu que ça ait un rapport avec ton style ?
Non, je ne pense pas que ça soit réellement lié à mon style. La meilleure manière de faire des concerts est de se créer un maximum de contacts mais la sociabilité n'est pas notre fort. Le meilleur moyen que l'ont a trouvé pour faire des scènes sans aller quémander auprès des salles est d'autogérer nos concerts en organisant tout nous même. Une fois de plus c'est notre définition de l'indépendance.

Tu es sur le point de nous livrer ton sixième album et j'ai cru comprendre que tu étais du genre "travailleur acharné". Comment comptes-tu garder un tel rythme ?
Je ne compte pas ralentir la cadence, bien au contraire. Plus les années passent et plus ce job me passionne. Mes journées sont bien remplies mais je ne fais pas tout ça tout seul, j'ai quelques personnes à mes côtés qui me soutiennent et qui ont toujours défendu au mieux notre musique.

Aux vues de ce qu'est devenue l'industrie du rap d'aujourd'hui, comment survit-on lorsque l'on est l'underground du rap underground ?
Très franchement je ne me plains pas. Le rap me fait vivre, ce n'était pas le cas les années précédentes. Bien sûr, je suis dépendant d'une poignée de fans et tout ça est fragile mais ceux qui ont choisi la facilité en optant pour un style très actuel vont se planter car ils n'ont pas pris le risque de créer leur propre univers. Ils sont entrés dans un moule et se contenteront de suivre les styles en vogue le moment venu... on appelle ça de l'opportunisme et, selon moi, c'est la principale cause de la mauvaise santé du rap d'aujourd'hui.

Après Inferno 2 que comptes-tu faire ?
Logiquement Inferno 3 (Mémoire d'outre-tombe). J'ai déjà en tête l'orientation générale de ce projet, reste plus qu'à tout mettre en place.

Un mot pour finir ?
Comme disait Lovecraft : "Je ne participe jamais à ce qui m'entoure, je ne suis nulle part à ma place."


VII